Drapeau malade…

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On excusera la précipitation de ce billet écrit sous le coup de l'exaspération.

Mais quand vont-ils tous se taire ??

De l'indécence médiatique
et de sa justification des crimes violents.

Le 23 mars 2012.

Avant-propos

Les drames qui viennent de se dérouler à Toulouse et Montauban sont évidemment terribles pour les familles et l'entourage des victimes, a fortiori, si l'on peut se permettre d'établir une telle échelle, pour les familles qui en comptent plusieurs. Pour autant, ils mettent une fois de plus en lumière l'influence morbide qu'exerce le pathos sur notre société.

Laissons de côté les différentes réactions des personnalités politiques du moment, dont quelques unes sont en campagne pour une échéance électorale imminente ; le niveau d'indécence atteint par le ballet de petites piques auxquelles se livrent, tout en se défendant d'instrumentaliser les événements, la plupart d'entre elles dépasse l'entendement. Par ailleurs, cet article n'a pas la prétention d'analyser les ramifications politiques de la situation.

Attachons-nous simplement au traitement médiatique de l'affaire — seulement sur le principe, et autant qu'il est possible de le dissocier des réactions politiques. Si la nécessité d'informer le citoyen de l'élévation du risque de décès (encore qu'avec 7 morts en 11 jours, le risque de décès par homicide volontaire sur la ville de Toulouse n'ait été que deux fois plus élevé que le risque de décès par accident1) et des précautions à prendre semble incontestable, elle ne justifie en rien la démesure suivie par la quasi-totalité des médias français, qui frise l'obscénité.

Du traitement des faits divers

Il ne s'agit pas là de dénoncer dans l'absolu l'attrait des médias pour un fait divers (appelons un chat un chat) : il fait écho à la fascination commune du quidam pour les histoires sordides, d'autant plus envoûtantes que les protagonistes pourraient être ses voisins, et d'autant plus grisantes qu'elles sont ancrées dans le réel. Cette fascination n'a elle-même en soi rien de répréhensible, tant qu'elle reste mesurée. Le voyeurisme naturel du journaliste, qui n'est après tout qu'un être humain comme un autre, est en outre exacerbé par la tentation pour son employeur d'exploiter ce filon pour faire du chiffre facile. Là encore, dans une certaine mesure ce n'est pas bien grave : c'est juste du mauvais journalisme.

Ouvrons une rapide parenthèse pour illustrer cette dernière affirmation (selon laquelle l'exploitation d'un fait divers, précisons ici « par un média généraliste national », est du mauvais journalisme) par quelques données. Il y aurait près de 10 meurtres par semaine en France, trois de plus si l'on y ajoute les drames conjugaux2. En comptant également les violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner, on arrive à plus de deux décès par jour sur le territoire français. Les chiffres explosent lorsque l'on vient à considérer les violences sexuelles : près d'une trentaine de viols constatés chaque jour, dont plus de la moitié de mineur(e)s, nombre qui est plus que doublé si l'on y ajoute les « simples » agressions sexuelles3 et qui serait très largement inférieur à la réalité. Enfin, dans un registre légèrement différent mais qui se traduit également par des sursauts médiatiques inexplicables, plus de onze personnes meurent tous les jours sur les routes françaises, et près d'un accident par semaine fait plus d'un mort4. Combien de ces faits divers font l'objet d'un article dans la presse nationale ? Pourquoi seule une poignée de cas annuels déchaîne-elle les passions ? Non, les cas les plus médiatisés ne sont pas nécessairement des séries ou le fait de récidivistes, ni ne sont toujours les plus atroces.

En toute objectivité, il n'est cependant pas déraisonnable de considérer qu'au contraire d'autres faits divers ayant récemment fait longuement parler d'eux, celui qui occupe aujourd'hui le champ médiatique puisse bénéficier d'un traitement particulier, eût égard à ses circonstances véritablement extraordinaires. Encore une fois, tout est dans la mesure.

Mais peut-on seulement considérer que l'avalanche d'éditions spéciales, le déluge de unes, le chamboulement des grilles de programmes, le suivi en direct et minute par minute des non-événements, sans revenir sur les interférences avec la campagne électorale et les implications probables sur les propositions des candidats (propositions de l'urgence, dont on a déjà un aperçu de la bêtise et du ridicule, entre le rétablissement de la peine de mort et le Grand Parefeu à la française…), est un traitement mesuré ?

Des conséquences de la logorrhée médiatique

Cela pose une première question fondamentale, celle du respect et de la protection des familles et de l'entourage des victimes. Le deuil expire-t-il plus rapidement avec l'étalage médiatique du mélange de compassion nationale, de hargne vengeresse et de l'excitation perverse qui découle de l'information en temps réel ? N'est-ce pas plutôt prendre le risque de démultiplier leur sentiment d'abandon lors de l'inéluctable reflux de l'immense vague médiatique ? Bénéficieront-ils alors d'un encadrement psychologique ?

Mais surtout, la couverture médiatique — un quasi-monopole — offerte à l'auteur de ces crimes est précisément le plus beau cadeau qu'il pouvait espérer, et qu'il ne manquait d'ailleurs pas de convoiter, comme le prouvent l'appel téléphonique à France 24 et le fait qu'il ait filmé les assassinats. On est ici à mi-chemin entre l'acte terroriste et le passage à l'acte individualiste, les assassinats n'ayant a priori pas été commandités par l'organisation al-Qā'ida, dont se réclamait le tueur. La publicité et la terreur sont deux mobiles essentiels des actes terroristes : communiquer l'idéologie du groupe, et laisser croire qu'elle a les moyens de s'imposer. Mais la recherche de notoriété est également un caractère récurrent des fusillades par des civils — on peut penser aux tragédies ayant touché quelques campus américains ou plus récemment la Norvège.

Il semblerait que l'attaque contre l'école juive n'ait pas été préméditée. Il est pourtant difficile de faire plus efficace en termes d'impact médiatique : on ne reviendra pas sur l'imprégnation (à juste titre) de la conscience collective par la mémoire du génocide des Juifs, qui démultiplie le caractère monstrueux des actes antisémites (à tel point que la qualification d'antisémitisme est malheureusement trop souvent dévoyée) ; choisir comme cible des enfants rend la « performance » encore infiniment plus traumatisante.

Quoi qu'il en soit, céder à la tentation de laisser cet événement monopoliser le champ médiatique, c'est donner raison au tueur. Oui, il a eu raison de tuer trois militaires, trois enfants juifs et un rabbin : il a eu ce qu'il attendait, la gloire. Apprentis terroristes en mal de notoriété, vous savez ce qu'il vous reste à faire.

Mais alors, comment devraient réagir les médias dans une telle situation ? Peut-on se taire devant un drame si choquant ?

Ben oui. En fait, c'est même probablement la seule façon de faire preuve de respect envers les victimes.

1 La ville de Toulouse compte à elle seule plus de 2 500 morts par an, et les accidents (toutes causes confondues) sont à l'origine de près de 5 % des décès (24 866 des 543 139 décès enregistrés en France en 2008) [source].
2 Chiffres 2010 : 657 homicides volontaires dont 161 au sein du couple, et 136 faits de violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner, dont 13 au sein du couple [source].
3 Chiffres 2010 : 10 108 viols constatés, dont 5 388 sur mineur(e)s, et 12 855 agressions sexuelles, dont 8 120 sur mineur(e)s [source].
4 Chiffres 2010 : 4 172 morts sur les routes, pour 4 120 accidents mortels [source].