Drapeau malade…

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Je suis Charlie

et vous me les brisez.

Le 11 janvier 2015.

Ils ont buté mes potes. Ces décérébrés ont buté mes potes.

Oh, des potes à sens unique, eux ne me connaissaient pas. Mais ils m'ont accompagné toutes les semaines depuis (probablement) plus de quinze ans. Je leur dois probablement une grande part de ce que je suis, de ce que je pense, de comment je pense. Des compagnons, des potes, vous dis-je.

Bien sûr, on s'est souvent pris le chou. Enfin, moi tout seul avec leur feuille de. J'ai été écœuré par l'affaire Siné. J'ai été contrarié par certaines prises de position consensuelles, certains arguments vaseux. J'ai été vexé par l'absence de réponse d'Oncle Bernard à un courrier qui me tenait à cœur. Les divagations de Wolinski m'ont souvent laissé de marbre. Le sous-ensemble scatologique des dessins de Charb m'a rarement fait sourire. Je trouvais médiocres la plupart des pleines pages thématiques en dessins.

À plusieurs reprises, à la suite d'une grosse dispute solitaire, j'ai même pensé à résilier mon abonnement. Je ne suis jamais passé à l'acte, je leur ai toujours laissé une chance. Je ne l'ai jamais regretté.

Lorsque le journal a appelé aux dons, je n'ai pas répondu. J'ai pensé que si Charlie était bon, Charlie vivrait. Et que s'il devait mourir, c'est qu'il n'était pas si bon qu'il aurait dû l'être. Que de toute façon, ses auteurs lui survivraient ailleurs.

Que de toute façon, ses auteurs lui survivraient… Comment aurais-je pu imaginer un seul instant le contraire ??

J'ai été aveugle. Charlie était pour moi si naturel que je n'ai pas vu à quel point il est indispensable. Il aura fallu ces ignominies pour m'ouvrir les yeux.

« Ignominies » au pluriel, oui. Au premier lieu desquelles, évidemment, le charnier du 7 janvier.
Mais aussi par les fumiers de tous bords qui se félicitent de ce drame.
Mais aussi l'hypocrisie par laquelle la France entière se lève comme un seul homme pour soutenir un journal qu'elle conchiait il y a moins d'une semaine sans jamais l'avoir lu.
Mais aussi par la couardise de la presse, qui pleurniche sur sa liberté, mais au mieux détournait les yeux, au pire lui crachait dessus, quand Charlie était presque seul à la défendre.
Mais aussi par le cynisme avec lequel la chienlit sécuritaire, non contente d'être complice sinon coupable et de se savoir désormais tout loisir pour sacrifier d'autres libertés individuelles au titre de la lutte contre le terrorisme, vient en plus s'afficher dans une marche organisée en partie en mémoire de grands hommes qui voyaient en eux des êtres abjects.
Mais aussi par l'obscénité ostensible avec laquelle l'extrême-droite, euphorique, piétine les cadavres encore chauds de ses meilleurs ennemis.
Mais aussi, enfin, par la dégueulasserie de tous les imbéciles, et non des moindres, qui sans l'avoir lu insinuent voire claironnent que Charlie aurait attisé l'islamophobie.

Écoutez-les attentivement, tous : ils crient (ou pas) « je suis Charlie », mais pensent (tous) « Charlie est mort, vive Charlie ! »…

Oui, Charlie doit vivre, pour qu'ils ne triomphent pas.

Les attentats ne sont le fruit ni de l'Islam, ni d'un laxisme judiciaire, ni d'une négligence des services de police. Ils ne sont surtout pas le fruit des textes et dessins de Charlie.

C'est tout le contraire.

Ces attentats ont été perpétrés par des Français dont le parcours illustre la divagation. Ils sont le fruit de l'ostracisation, des politiques d'urbanisme, de l'asphixie budgétaire et des choix politiques en matière d'éducation et de justice. Ils sont le fruit de la politique française des dernières décennies. Ils sont le fruit de l'autocensure des médias.

Ils sont le fruit de tout ce contre quoi se bat Charlie Hebdo.

Alors oui, même si j'ai une pensée pour les anonymes, je pleure Charb, Tignous, Cabu, Honoré, Wolinski et Oncle Bernard plus que les autres. Ma peine est sans commune mesure avec celle de leurs vrais proches — c'était l'anniversaire de Luz, merde ! —, mais c'étaient quand même mes compagnons de route. Sauf à toucher à ma famille ou à mes amis les plus chers, on n'aurait pas pu me toucher plus directement. Alors six d'un coup…

Aujourd'hui, les cons de tous bords appellent à la guerre civile, pendant que les moutons bêlent de concert. Sous couvert d'unité nationale, les fossés se creusent. Indubitablement, l'heure est grave.

Il va falloir se battre encore plus âprement, avec nos crayons, avec nos claviers, avec notre parole, avec nos dessins, avec nos mots. Il faudra lire Charlie dans les écoles, surtout. Analyser les images, mais aussi les textes.

Mais il y a un temps pour tout. Pour l'heure, laissez-moi, laissez-nous, lecteurs réguliers de Charlie, pleurer nos morts. Merci.